Un audit accablant, une lettre qui tombe mal

Daté du 29 juillet et intitulé sobrement « suites de l'affaire Lyhanna », ce courrier de douze pages, révélé par la presse le 8 août, dresse un tableau glaçant : dossiers égarés, enquêtes abandonnées en cours de route, et surtout l'existence d'un gigantesque « stock fantôme » de plaintes jamais transmises à la Justice. Des dizaines de milliers de signalements pour violences sexuelles sur mineurs seraient concernés par ces manquements en série.

Sur le papier, l'initiative a des airs de mea culpa institutionnel salutaire. Sauf que le principal problème, c'est l'expéditeur lui-même : Gérald Darmanin a occupé le ministère de l'Intérieur pendant quatre ans, précisément aux commandes des services aujourd'hui épinglés. Difficile, dans ces conditions, de jouer les procureurs vertueux sans être soupçonné de se défausser de ses propres responsabilités.

« Docteur Darmanin, Mister Gérald »

L'image a fait florès dans les rangs policiers, qui dénoncent une véritable « double face » du ministre. L'Association nationale de la police judiciaire n'a pas mâché ses mots, évoquant dans un communiqué au vitriol « l'hypocrisie et la trahison » de leur ancien ministre. Même sévérité du côté du syndicat des commissaires de la Police nationale : son secrétaire général, Frédéric Lauze, a fait part d'un « sentiment d'injustice et de trahison », assurant que les policiers se sentent aujourd'hui « révoltés » d'être ainsi désignés comme seuls responsables.

Jean-Pierre Colombies, ancien policier de la police judiciaire, a résumé l'exaspération ambiante en dénonçant des « politiciens qui ne font pas le boulot », plutôt que d'assumer leurs propres carences budgétaires et organisationnelles.

Manque d'effectifs contre défaillances structurelles

Face aux accusations du garde des Sceaux, les syndicats policiers renvoient la balle en avançant un argument récurrent mais difficile à balayer : le manque criant d'effectifs pour traiter l'afflux de dossiers. Du côté des magistrats, le ton diffère quelque peu. Jérôme Pauzat réclame une réforme en profondeur « du système », tandis que d'autres voix judiciaires alertent sur l'ampleur du phénomène, avec des dizaines de milliers de plaintes actuellement en instance de traitement depuis l'onde de choc provoquée par l'affaire Lyhanna.

Reste une question qui plane sur ce psychodrame institutionnel : qui, du ministère de l'Intérieur ou de celui de la Justice, doit véritablement rendre des comptes sur ces années de dysfonctionnements ? Pour l'heure, aucune des deux administrations ne semble pressée d'y répondre clairement.